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Le Club des damnés (conte de Renée Vivien)

 
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NinianGraham


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MessagePosté le: Jeu 27 Sep - 09:28 (2012)    Sujet du message: Le Club des damnés (conte de Renée Vivien) Répondre en citant

Le Glasgow Hell Club, raconte une authoress anglaise, Mrs Crowe, dans un curieux volume, The Night Side of Nature (Le Côté nocturne de la Nature), était la fable de la bonne ville puritaine. Ses orgies étaient sévèrement commentées par les modernes disciples de John Knox, qui hochaient en choeur leurs respectables têtes écossaises.
        Le Club de Damnés tenait séance toutes les nuits. Ces veilles se prolongeaient jusqu'au petit jour. Et les rares passants éveillés dès le premier crépuscule contemplaient, en dissimulant une crainte vague, les fenêtres encore éclairées du Club. Les lumières s'atténuaient, spectrales, dans la vaste clarté réprobatrice. Des chansons rauques s'élevaient en zig-zag, entrecoupées par des hoquets d'ivrognes. Et l'horreur des rires fusait, sinistre comme des baisers sans amour.
        Tout ce que la débauche a d'abject et de crapuleux était recherché avidement par les membres du Club démoniaque. On les haït avec effroi. On les méprisa avec prudence. On s'écartait sur leur insolent passage.
        Le plus cynique des Damnés fut Ninian Graham. Ce jeune Ecossais, qui n'était ni sans talent ni sans avenir, s'était enlizé dans le plaisir du vice. Sa majorité à peine atteinte, il abandonna ses études pour ses maîtresses, Barbara et Maggie, et, n'ayant pu choisir entre elles, il se ruinait impartialement pour toutes deux.
        Un soir de novembre, Ninian se dirigea vers la montagne. Le cheval suivait vaillamment la sente rocailleuse qui longeait l'abîme, lorsqu'un Etranger, embusqué derrière une roche spectrale, s'élança sur le chemin, et, saisissant la bride de la bête:
        "Viens!" dit-il au jeune Ecossais immobilisé par une incompréhensible terreur.
        "Où me conduisez-vous?" grelotta enfin la voix de Ninian.
        "En Enfer!" répondit l'Inconnu, dont il ne voyait que les prunelles vastes comme le désespoir des ténèbres.
        ... Et l'Inconnu entraîna Ninian dans le gouffre... Ils tombèrent... Ils tombèrent, pendant un temps incalculable. L'Inconnu parla enfin:
        "Nous voici au terme."
        Ninian s'attendait à des clameurs féroces, à des blasphèmes et à des grincements de dents. Ses tempes moites se glacèrent. Ses paupières battirent puis se refermèrent sur ses prunelles sans regard.
        Un murmure de voix le réveilla de sa stupeur misérable. Violemment, il ouvrit ses yeux hébétés.
        ... Il était chez sa tante, morte depuis cinq ou six ans. La vénérable dame tricotait, tandis que ses invités de jadis, un vieil officier de marine, un négociant retiré des affaires et sa respectable épouse, jouaient au bezigue. Ninian les reconnut tous. Un frisson le secoua. Ils avaient cet air honnête et béat qui, pendant leur existence terrestre, fut leur principal attrait.
        "Où suis-je donc?" balbutia le jeune homme.
        "En Enfer," répondit avec simplicité sa vieille tante.
        Et, souriante, elle baissa de nouveau les yeux sur son ouvrage.
        Une indicible horreur s'insinua en Ninian et le mordit à la moelle. Il atteignit d'un élan farouche la porte, descendit l'escalier en courant et s'élança dans la rue.
        Les cloches presbytériennes d'un dimanche écossais sonnaient avec régularité. Une foule de gens bien vêtue sortait de l'église. Il y avait là des pères de familles, d'importantes patronnesses d'oeuvres charitables, d'anciens épiciers et des magistrats. De jeunes femmes passaient, les cheveux invraisemblablement lisses: elles tenaient par la main des enfants disciplinés.
        "Où suis-je donc?" demanda Ninian à une de ces irréprochables épouses.
        "En Enfer," répondirent-elles d'une voix assurée et modeste.
        Ninian erra longtemps par les rues populeuses. Le soir tomba, idéalement embrumé, et la paix vespérale plana sur les maisons. Le jeune homme vit briller, à travers l'ombre, la lueur rouge d'un cabaret. Des hommes buvaient et chantaient. Le whisky se dorait dans leurs gobelets, et le gin s'y argentait comme une eau lunaire. Leurs bonnes faces d'ivrognes rassuraient et réconfortaient Ninian.
        "Où suis-je donc?" demanda-t-il à un vieux pochard, qui, gaillardement, entamait un refrain obscène.
        "En Enfer, damn you!" riposta le bon vivant dans un large rire.
        Son aspect cordial enhardit le voyageur.
        "On m'a toujours parlé de l'Enfer comme un endroit d'effroyables tortures," observa-t-il. "On s'est évidemment trompé ou, ce qui est moins probable cependant, je me trompe moi-même.
        - On ne t'a point trompé et tu ne te trompes point," interrompit l'ivrogne. "On est très gai, en Enfer. C'est pourquoi l'on y souffre abominablement.
        - Mais, d'après ce que je vois," objecta Ninian, "chacun ne fait ici que revivre sa vie terrestre.
        "Et voilà le supplice," répondit l'ivrogne.
        Il s'arrêta pour lamper un énorme verre d'eau-de-vie ensoleillé, puis reprit en larmoyant:
        "Nous fûmes tous des âmes sans amour et sans au-delà. Nous ne cherchions que les égoïstes satisfactions matérielles. Aussi sommes-nous condamnés à revivre éternellement notre vie passé. Nous gardons, comme autrefois, un regard limpide et un front serein. Nous menons, comme autrefois, une existence repue d'honnêtes gens et de braves gens. Et, seuls, nous savons ce qu'il y a dans nos coeurs et dans notre pensée. Nous fûmes les honnêtes gens qui, orgueilleux de leur passé sans blâme, jugèrent implacablement les défaillances du prochain. Nous fûmes les braves gens qui, dans leur placidité cossue, demeurèrent insensibles aux souffrances d'autrui. Nous fûmes les braves gens rapaces et voraces que leurs semblables imitèrent avec déférence. Nous fûmes les honnêtes gens féroces et stupides qui observent le décorum et maintiennent les lois. Nous fûmes tous d'honnêtes et de braves gens. Et c'est pourquoi nous sommes condamnés au Châtiment Eternel."
        Ses larmes d'ivrogne tombèrent le long de ses joues violacées.
        "Il a le vin triste," pensa Ninian.
        La fumée était si épaisse qu'elle voila les visages embrumés. Ninian, pris à la gorge par les âcres émanations des alcools, des haleines et des sueurs, étouffa... Il vacilla sur ses jambes, trébuchant, chancelant...
        Il se retrouva sur les moors, la tête enfouie dans la bruyère. Son cheval broutait à quelques pas. L'air du matin le fouettait aux tempes et aux joues.
        ... Ce rêve fut, selon toute évidence, un pressentiment du Ciel, puisque, un an et un jour après l'étrange vision, Ninian Graham mourut, sans s'être amendé, hélas!
        Les erreurs de sa vie terrestre furent telles que nous ne pouvons espérer pour lui la clémence divine. Il ne put point, ou plutôt ne sut pas, échapper à cet Enfer qui lui fut si miraculeusement révélé.


                                                                                -- Renée Vivien --

_________________
Fan de Renée Vivien (1877-1909)
Ninian Graham est un de ses personnages


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MessagePosté le: Jeu 27 Sep - 09:28 (2012)    Sujet du message: Publicité

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Emmanne


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MessagePosté le: Jeu 27 Sep - 11:44 (2012)    Sujet du message: Le Club des damnés (conte de Renée Vivien) Répondre en citant

Intéressant!
Il donne matière à réfléchir,ce conte....
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J'aurai aimé tenir ta main un peu plus longtemps....
.......c'est comme ça..........


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NinianGraham


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MessagePosté le: Jeu 27 Sep - 12:18 (2012)    Sujet du message: Le Club des damnés (conte de Renée Vivien) Répondre en citant

Eh oui surtout que je l'ai lu à la petite elfe de son vivant ...

C'est un conte que j'ai lu pour le centenaire de la mort de Renée Vivien en 2009 et par ma lecture, j'ai réussi à faire rire le public ... enregistrée ici :

http://youtu.be/LzTDuWOByIU

Bonne écoute
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Rico


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MessagePosté le: Ven 28 Sep - 09:30 (2012)    Sujet du message: Le Club des damnés (conte de Renée Vivien) Répondre en citant

Là je suis bien d'accord avec l'idée générale.

" Les premiers violents, les provocateurs de toutes violences, c'’est vous ! Et quand vous rentrez le soir dans vos belles maisons et que vous allez embrasser vos petits enfants avec vos bonnes consciences, au regard de Dieu vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’'inconscients que n’'en n’'aura jamais le désespéré qui a pris des armes pour essayer de se sortir de son désespoir... " L'Abbé Pierre.
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Da ma la boge sama diabar.


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Emmanne


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MessagePosté le: Ven 28 Sep - 11:37 (2012)    Sujet du message: Le Club des damnés (conte de Renée Vivien) Répondre en citant

Je ne connais pas du tout les écrits de L'Abbé Pierre, ça me parle bien pourtant.
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J'aurai aimé tenir ta main un peu plus longtemps....
.......c'est comme ça..........


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Rico


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MessagePosté le: Ven 28 Sep - 15:18 (2012)    Sujet du message: Le Club des damnés (conte de Renée Vivien) Répondre en citant

Celle là il ne l'a pas écrite mais dite en public sous le coup de la colère, je crois que c'est vraiment le fond de ce qu'il pensait.
Il a dit "sur ma tombe vous écrirez: "il a essayé d'aimer" "
Sinon quelques unes de ses paroles:

« Nous avons autant besoin de raisons de vivre que de quoi vivre. »
« Souviens-toi d'aimer ! »
« Vivre, c'est apprendre à aimer. »
« Quand on s’indigne, il convient de se demander si l’on est digne. »
« “L’enfer, c’est les autres”, écrivait Sartre. Je suis intimement convaincu du contraire. L’enfer, c’est soi-même coupé des autres. »
« Il ne faut pas attendre d’être parfait pour commencer quelque chose de bien. »
« L’espérance, c’est croire que la vie a un sens. »
" Je vois fleurir avec éblouissement la plus petite fleur sur ce tas de fumier qu'est l'humanité. "
" L'oisiveté rend fou. Il ne suffit pas de manger pour vivre, mais il faut se sentir utile "
" J'ai quatre-vingt-treize ans, et ma foi, qui me tient au corps depuis plus de quatre-vingts ans, se fait de plus en plus interrogation. Mon Dieu pourquoi? Pourquoi le monde? Pourquoi la vie? Pourquoi l’existence humaine? "

PS: Ninian, j'espère que je n'ai pas trop "dévié" et que je ne pollue pas ton fil.
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Da ma la boge sama diabar.


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NinianGraham


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MessagePosté le: Ven 28 Sep - 15:45 (2012)    Sujet du message: Le Club des damnés (conte de Renée Vivien) Répondre en citant

non non ça fait du public sur mon post et c'est très bien ...
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Fan de Renée Vivien (1877-1909)
Ninian Graham est un de ses personnages


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Marie-Christine


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Inscrit le: 27 Oct 2010
Messages: 984
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MessagePosté le: Jeu 4 Oct - 19:33 (2012)    Sujet du message: Le Club des damnés (conte de Renée Vivien) Répondre en citant

Merci pour ce lien sur youtube.J'ai regardé et lu les poèmes accompagnés de musiques douces.J'aime beaucoup Okay Je ne connaîssais pas.Merci
Idem pour ce beau conte"le club des damnés"
Bises
_________________
Les mères tiennent leurs enfants par la main un certain temps,mais elles les ont dans leur coeur pour toujours.J'aurai tant aimé tenir ta main encore plus longtemps mon grand,tu me manques mon fils.Tu es là avec moi pour l'éternité.Je t'aime mon ange


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